mercredi 1 juin 2016

Allaitement: Donner son lait autrement qu'au sein

Les informations sur les bienfaits du lait maternel pour la santé présente et future des bébés se faisant de plus en plus nombreuses et étant de mieux en mieux connues (1), on voit de plus en plus de mères décider d’en faire bénéficier leur bébé, même si la mise au sein n’est pas possible ou souhaitée, pour une raison ou pour une autre.

Sans compter toutes celles qui, séparées de leur bébé plus ou moins longtemps et plus ou moins régulièrement (reprise du travail, prématurité, hospitalisation…), souhaitent que celui-ci continue à recevoir leur lait même pendant leur absence (2).

Dans tous ces cas, la mère va donc tirer son lait (à la main, avec un tire-lait manuel ou électrique) et le donner (ou le faire donner) au bébé dans un récipient ou un autre : biberon, soft-cup, cuiller, seringue, pipette, gobelet… L’objet de cet article n’est pas d’expliquer comment faire (3), mais pourquoi on peut être amenée à faire ce choix.


Les raisons d’un tel choix

Pour certaines mères, la décision est motivée par une certaine conception du parentage et de la vie avec un enfant. Elles peuvent craindre d’être « esclave » de leur bébé, et vouloir qu’une autre personne puisse le nourrir en leur absence. Les mères qui pensent que nourrir un enfant au biberon est plus facile, pratique et acceptable socialement que d’allaiter peuvent souhaiter donner quand même à leur enfant le lait prévu pour lui par la nature. D’autres, peut-être suite à une expérience précédente difficile, souhaiteront éviter les difficultés du passage au biberon lorsqu’elles reprendront leur travail. Des mères pensent que le fait de donner leur lait au biberon les aidera à imposer à leur enfant des repas à heures fixes. D’autres encore font le choix du biberon parce qu’elles ne s’imaginent pas allaiter en public. Certaines mères auront vécu un allaitement précédent de façon très négative, ou auront souffert de nombreux problèmes, et ne voudront pas courir le risque de revivre une expérience similaire.

Certaines mères se sentiront incapables de mettre leur enfant au sein en raison, par exemple, d’antécédents d’abus sexuels. Un certain nombre « passeront » au biberon de leur lait après un début d’allaitement jugé trop difficile. Elles peuvent avoir un problème de mamelons plats ou ombiliqués, des mamelons douloureux, un engorgement, un bébé qui dort beaucoup et a du mal à prendre le sein, un bébé qui fait une confusion sein/tétine, etc. Enfin, certaines mères feront ce choix parce qu’il est impossible de mettre le bébé au sein pour diverses raisons anatomiques ou physiologiques.

Certains enfants pourront être mis au sein au bout de quelques semaines ou quelques mois (bébé prématuré, problème neurologique transitoire…), d’autres enfants ne le pourront jamais (malformation faciale importante, trouble neurologique sévère…). Le lait maternel est particulièrement important pour les bébés qui ont un problème de santé, et leurs mères pourront être particulièrement motivées pour que leur enfant reçoive leur lait pendant aussi longtemps que possible. Une mère séropositive pour le VIH pourra aussi choisir de tirer son lait, pour le donner à son bébé après l’avoir chauffé.


Quand l’allaitement au sein serait possible

Dans la majorité des cas, les mères qui donnent leur lait autrement qu’au sein ne le font pas vraiment par choix, mais parce qu’elles ont connu des difficultés d’allaitement au démarrage, et qu’elles n’ont pas reçu le soutien et l’information nécessaires pour les surmonter. Tirer leur lait pour le donner au bébé leur a semblé sur le moment la meilleure façon de résoudre ces difficultés. On pourrait être tenté d’essayer de résoudre leur problème d’allaitement, mais ce n’est pas si simple. Ces mères ont eu une expérience de l’allaitement désagréable, voire traumatisante, et elles ont surtout besoin d’acceptation et qu’on reconnaisse tous les efforts qu’elles font pour le bien de leur bébé.



Tirer son lait pour le donner au biberon à l’enfant est souvent plus long et difficile que de mettre l’enfant au sein (voir tous les témoignages dans les pages qui suivent). Or, bien souvent, les efforts de la mère sont peu reconnus par son entourage, qui ne comprend pas qu’elle « s’embête » à ça, alors qu’il serait tellement plus facile d’utiliser un lait tiré d’une boîte... Lorsque le « tire-allaitement » est un choix fait par la mère, elle peut se sentir jugée par les professionnels de santé, mal acceptée par d’autres mères allaitantes, et ne pas se voir elle-même comme une mère allaitante.

En réaction, elle peut refuser de lire de la documentation sur l’allaitement et être mal informée, y compris sur les techniques d’expression et de conservation du lait. Alors qu’elle aussi a besoin d’informations justes sur le choix d’un bon tire-lait, les temps de conservation du lait maternel, comment augmenter sa sécrétion lactée, traiter un engorgement, une candidose ou une mastite, et éviter les divers problèmes qu’elle peut rencontrer. La mère qui « tire-allaite » peut grandement bénéficier de rencontres et d’échanges avec d’autres mères allaitantes, que ce soit dans les groupes de mères ou sur des forums Internet.

Plusieurs témoignages parlent du soutien reçu par exemple sur Lactaliste. L’expérience montre que les participantes, loin de juger ces mères, sont généralement très admiratives du mal qu’elles se donnent pour offrir le meilleur à leur enfant. Participer à ces réunions et à ces forums est un bon moyen de s’informer sur le « tire-allaitement », sur l’allaitement en général (ce qui permettra peut-être à l’enfant suivant d’être allaité au sein avec succès) et sur un maternage proche de l’enfant et respectueux de ses besoins. Et il peut même arriver que grâce au soutien et à l’information reçus, l’enfant « tire-allaité » finisse par (re)prendre le sein.


Lorsque la mise au sein est impossible

Pour un certain nombre de mères, le fait de ne pas mettre l’enfant au sein n’est pas un choix, mais une situation qu’elles subissent. Elles devront faire le deuil de l’allaitement qu’elles auraient souhaité avoir, ce qui sera encore plus difficile lorsqu’elles ont vécu un allaitement gratifiant auparavant. Lorsqu’une mère met au monde un bébé handicapé, elle peut compter sur la compassion et le soutien de son entourage. Si le handicap a pour conséquence l’impossibilité de mettre l’enfant au sein, la perte de la relation d’allaitement, vécue comme un crève-cœur par la mère, sera très souvent considérée par l’entourage comme une broutille en regard des autres problèmes, et la mère ne trouvera probablement aucune oreille attentive prête à l’écouter parler de sa peine.

Sa décision de tirer son lait pour le donner à son bébé, afin de « sauver ce qui peut l’être », pourra même, dans certains cas, être considérée avec stupeur, voire avec hostilité. Et son chagrin de ne pas pouvoir avoir une relation d’allaitement « normale » sera généralement totalement incompris. Or, et ce tout particulièrement pour une femme qui a déjà eu l’occasion de vivre une relation d’allaitement gratifiante, l’allaitement est une relation dont la dimension émotionnelle et affective est très importante. Il constitue une part importante du maternage. La mère se retrouve privée de cette relation qu’elle attendait ; elle ne pourra pas vivre les moments de joie et d’apaisement que sont les tétées, consoler facilement son enfant en le mettant au sein…

Si, en outre, elle ne peut même pas faire part à d’autres personnes de sa peine par crainte de subir reproches ou moqueries, cela sera encore plus difficile à vivre. Dans notre société où l’allaitement est encore peu valorisé, et où le lait industriel est considéré comme à peu près aussi bon que le lait maternel, les femmes qui décident d’allaiter pendant plus de quelques mois doivent souvent affronter une pression sociale les poussant à sevrer leur enfant. Cette pression sera encore plus importante sur une mère qui décide de tirer son lait, et d’autant plus si elle le fait longtemps. Au lieu d’être félicitée et soutenue pour son souhait de donner à son enfant l’aliment de premier choix, elle s’entendra très souvent reprocher d’investir tant de temps et d’énergie à tirer son lait alors qu’il « serait tellement plus simple et tout aussi bien de donner un lait industriel ».

Si cette mère rencontre ne serait-ce qu’une seule personne, tout particulièrement si cette personne est un professionnel de santé, qui lui dise régulièrement que ce qu’elle fait est vraiment le mieux pour son enfant, que son lait est important pour son bébé, cela l’encouragera dans les inévitables moments de doute et de découragement pendant lesquels elle se demandera si continuer à tirer son lait est vraiment utile.


Article adapté de l’article de J. Landis « Supporting the human-milk-feeding mother » Leaven 2001 ; 37(1) : 3-6 Source : http://www.lllfrance.org/ (1) 
Voir par exemple la brochure du ministère de la Santé, Allaitement maternel. Les bénéfices pour la santé de l’enfant et de sa mère. Et aussi Allaiter, c’est bon pour la santé de l’enfant et de sa mère (éditions Jouvence). (2) 
Voir AA n° 53. (3) Voir AA n° 53, p. 14-15.


A lire :Traité de l’allaitement maternel, LLLI, 199-214, avec de nombreux conseils sur la fréquence des « tirées », le choix du tire-lait, le « sevrage » du tire-lait, etc. – Mohrbacher N, Mothers who chose to pump instead of breastfeeding, Circle of Caring 1996 ; 8 : 92-95. Dans cette étude (largement reprise dans le Traité de l’allaitement maternel, 206-208), des mères ayant nourri leur bébé de leur lait au biberon ont donné comme raison à cette décision : le bébé a refusé de prendre le sein ; le bébé était incapable de prendre le sein en raison d’une fente palatine ou d’une autre malformation ; le bébé a refusé de reprendre le sein après un sevrage prolongé ; le bébé a préféré le biberon après avoir passé la première semaine en soins intensifs ; l’allaitement provoquait des douleurs de mamelons alors que l’expression n’était pas douloureuse ; la mère a jugé que tirer son lait et le donner au biberon convenaient mieux à son style de vie ; la mère ne se sentait pas à l’aise d’allaiter en public ou avec l’acte d’allaiter lui-même. Les mères de l’étude avaient tiré leur lait entre 2 et 21 mois, et toutes ont affirmé avoir été capables de maintenir leur production lactée jusqu’à ce qu’elles aient été prêtes à arrêter.